Queer, mais pas que... Ou les politiques du pronom

Adriana Franceschi  

Anne Lavanchy  
https://orcid.org/0000-0001-9903-948X

Yosef Mar (Alan Kaur Mar)  

Abstract

A partir du portrait de Vesta, cet article interroge les « politiques du pronom » de deux manières. Tout d’abord il analyse les enjeux du portrait pour rendre compte d’un vécu queer marqué par la disciplinarisation qui vise l’annihilation physique et/ou langagière du corps perçu comme transgressif. Il prolonge ensuite la réflexion pour questionner la production d’un savoir anthropologique. L’analyse d’un vécu individuel par « nous » collectif vient disrupter le traditionnel partage d’un « je » anthropologique singulier et d’« eux », certes pluriel mais homogénéisé. Les politiques du pronom pointent à la fois les processus de sélection et de réarticulation des données pour générer une cohérence immanquablement réductrice du vécu queer ; et la mise en scène de l’équipe de recherche à travers la question du positionnement de ses membres, entre recherche d’honnêteté épistémologique et risque de tokénisme.

Drawing on the portrait of Vesta, this article explores the “politics of the pronoun” in two interrelated key ways. First, it analyses the stakes of using the portrait to convey a queer experience marked by disciplinary processes that seek the physical and/or linguistic erasure of bodies perceived as transgressive. It then extends this reflection to question the production of anthropological knowledge itself. The analysis of an individual experience through a collective “we” disrupts the traditional divide between a singular anthropological “I” and a plural yet homogenized “they”. The politics of the pronoun thus highlight both the processes of selecting and rearticulating data in order to generate an inevitably reductive coherence of queer lived experience, and the staging of the research team through the question of the researchers’ positionalities—caught between a desire for epistemological honesty and the risk of tokenism.

Elle était si belle

Que je n’ai pas de mots

Elle semblait venir des chansons, des livres, des rêves

(Paroles de la chanson Она была так прекрасна (« elle était si belle »), du groupe de rock russe Сплин (Spleen) – traduit du russe par Yosef Mar)

Vesta et moi

J’ai rencontré Vesta1 lors d’une soirée. Grande, avec de longs cheveux bleus, vêtue de noir, soignée jusqu’au bout de ses immenses ongles brillants enlaçant son inévitable gobelet à l’emporter de matcha, elle attire les regards. Quand je lui ai demandé d’où elle venait, elle m’a regardé puis répondu : « Du même trou que toi, chéri ! ». Nous sommes Russes, les deux des enfants des années 1990, période d’effondrement social, d’appauvrissement et d’explosion de la criminalité en Russie. Nous partageons un langage commun de codes et de symboles, rions aux mêmes blagues, nous nous comprenons à demi-mot. Elle est sibérienne, je viens du « Pétersbourg criminel ». Nous sommes à l’étranger car il n’y a pas de place pour nous en Russie contemporaine, où nous sommes des « terroristes » et des « extrémistes ».

Vesta impressionne, et elle le sait : « Tu vois bien comment je suis ? Une femme indépendante ! On me remarque de loin […] Mon apparence est ma protection. C’est ma manière de me débarrasser des imbéciles. Ils n’osent même pas entrer dans mon univers », m’a-t-elle dit. Cet univers est celui qu’elle vit à travers sa pratique artistique, qui est le sens de sa vie, « un moyen de respirer, de sentir, de comprendre le monde ». Lorsque je suis allé chez elle, il y avait par terre une énorme poupée grandeur nature, faite de tissus et de matériaux que je ne connais pas. La poupée était nue. Elle avait des seins et un pénis. Sur sa tête, un nid. « C’est moi », me dit Vesta. Elle m’a raconté qu’elle avait créé cette figure pour l’un de ses projets artistiques.

Rejetant explicitement la compréhension de ce à quoi « une femme » ou « un homme » devrait ressembler, son art et son apparence défient la conformité. De mon côté, je lui ai raconté que je porte en moi une forme de dualité en raison de mon parcours de transition, ce qui a aussi facilité la réalisation de l’entretien.

Le « je » qui nous raconte la rencontre avec Vesta est celui de Yosef. C’est après l’avoir côtoyée à plusieurs reprises qu’il l’a invitée à réaliser un entretien dans le cadre d’une recherche exploratoire avec Adriana et Anne sur la facilitation du changement dit de sexe à l’état civil suisse2. Effectué en russe, l’entretien a été transcrit puis traduit. Bien que la première ébauche de portrait ait été retravaillée collectivement, nous avons conservé la formulation en « je » pour en rendre la teneur émotionnelle et interpersonnelle.

Le rire de Vesta

Le jour où je me suis rendu chez elle pour l’interviewer, j’ai suggéré de commencer par son enfance. « écris simplement ‹ enfance merdique ›, c’est tout ». Nous avons ri. Elle a repris : « J’ai très mal répondu aux attentes de la société et de mes parents dès l’enfance, je ne correspondais pas aux idées de mon père sur ce que doit être un homme […]. À la maison, c’était un enfer ». Pendant sa scolarité, Vesta a été harcelée par un groupe d’adolescents : « Ils me rackettaient et se moquaient de moi. Ils m’insultaient et me frappaient. Ils semblaient simplement aimer s’en prendre à moi. Ils m’appelaient tous les noms possibles : pédé, tapette, pute ». Un harcèlement si violent qu’elle a parfois manqué des trimestres entiers.

Le seul endroit où elle se sentait libre était le cours de danse : « J’étais pauvre mais talentueuse. Je voyais clairement comment mon monde allait évoluer : il serait fait de danse, je ferais de la chorégraphie et je mettrais en scène des spectacles incroyables ». Ses rêves ont été brutalement interrompus lorsque Vesta a été tabassée par ses harceleurs. Malgré une opération, sa jambe a gardé des séquelles irréversibles. De retour de l’hôpital, elle a été mise à la porte par sa famille. Elle avait 15 ans. Elle n’est jamais retournée dans sa ville natale. Moscou l’attendait.

Vesta a ponctué notre entretien de blagues. En l’écoutant, et en partageant certains rires, je me suis rappelé ce vers de la poétesse Lessia Ukraïnka : « Pour ne pas pleurer, je riais » (Ukraïnka 1897).

Ne pas se trahir

Lorsque nous, les Russes, avons bombardé Kyiv le 24 février 2022, le monde de Vesta s’est écroulé. Ayant difficilement déniché un billet d’avion à un prix exorbitant, elle est arrivée en Suisse pour demander l’asile, et a été envoyée dans un CFA3.

Là-bas, le seul endroit sûr pour moi était les toilettes. […] Je faisais face à un harcèlement constant et, lorsque je me plaignais, la personne [du centre] essayait constamment de rejeter la faute sur moi. Ils disaient [que c’était] parce que je ressemblais à cela ou parce que je me comportais de manière inappropriée.

J’ai demandé à Vesta comment elle vivait lorsqu’elle était à Moscou :

J’étais ouverte. Je n’ai jamais rien caché à personne. Je veux être honnête avec moi-même et je me permets tout. Et si mes bijoux, mes affaires me rendent plus heureuse, je ferai ce que je veux. […] Je vois plus de côtés positifs que négatifs dans mon apparence. […] Je ne vais pas devenir une souris grise. Je ne suis pas née comme ça. Ça n’a rien à voir avec l’argent, maintenant je suis pauvre mais même comme ça je peux être éclatante, quitte à coudre moi-même mes robes.

Au fil de nos rencontres successives – pour parler de la vie, prendre un verre, nous promener en ville, faire un entretien – sa chevelure a passé du bleu au rose, puis au violet. Elle est grande, aime de plus à porter des chaussures à semelles compensées, ce qui ajoute à son imposante stature. La qualifier de souris grise ne viendrait probablement à l’idée de personne.

Elle-iel

Quand je lui ai demandé comment elle décrirait son identité de genre, Vesta m’a regardé, un peu perdue : « Je ne sais pas comment cela s’appelle en russe, mais disons ‹ personne transféminine non-binaire › », utilisant la terminologie anglophone des mouvements LGBTIQ+ de l’Occident euro-atlantique. Elle préfère qu’on utilise le pronom « she » ou éventuellement « they »4, en aucun cas « he ». Or, elle est souvent interpellée par des agents administratifs au masculin, en dépit de son expression de genre, comme dans cette rencontre au guichet d’un service social :

Je vais à ce guichet et [l’employé] me regarde. Et moi je suis là, belle, de bonne humeur, et il me dit : « Bonjour Monsieur ». Et tout s’est effondré à l’intérieur de moi. […] Je lui ai dit – pas en russe, Dieu merci, en anglais : « Comment avez-vous déterminé mon genre ? » […] Il a essayé de s’excuser, mais je n’ai plus pu. J’ai pensé : « Bon, il ne faut pas que ça gâche ma bonne humeur ». Je lui ai dit : « Je ne vais pas travailler avec vous, vous êtes incorrect ».

Au moment de l’entretien, Vesta avait entamé une démarche de changement de sexe à l’état civil : « J’ai vraiment besoin de nouveaux documents officiels avec un nouveau prénom, un nouveau nom de famille et un nouveau genre, pour pouvoir officiellement envoyer tout le monde se faire foutre ». J’ai eu la sensation de la comprendre. La transition administrative peut être une manière de faire coïncider un ressenti avec des outils d’identification officiels. Cela peut favoriser une forme de passing, même si cela n’empêche pas l’émergence de manifestations d’hostilité lorsqu’on est « démasqué·x·es » (Guenebeaud 2024). En optant pour une identité administrative féminine, Vesta fait un choix par défaut, en l’absence d’alternatives non-binaires. Par ailleurs, son statut de réfugiée a compliqué le processus car il implique un va-et-vient administratif entre l’état civil et le SEM (Secrétariat d’état aux migrations), générant des coûts accrus en termes de temps et d’émoluments.

Vesta m’a aussi raconté que son art et son apparence ont suscité des malentendus avec les mouvements LGBTIQ+ russes : « J’ai eu beaucoup de problèmes. On m’a dit ouvertement que je me permettais trop de choses. D’un côté, on me trouvait trop brillante, excentrique, excessivement queer. D’un autre côté, pas assez bonne activiste LGBTQ+, mes projets étaient perçus comme trop artistiques ». Une tension qui se poursuit en Suisse :

Parfois, j’ai l’impression qu’on m’utilise. Quand je vais à des événements, on me remarque beaucoup plus que les autres. […] Quand j’ai commencé à refuser [de participer à des manifestations publiques], l’attitude envers moi a changé. […] Comme si j’étais une traitresse […]. Au début, les activistes appréciaient d’avoir quelqu’un de spécial. Puis, quand c’est devenu clair qu’on ne pouvait pas me contrôler, je leur suis soudainement devenue inutile.

Je-nous et autres articulations

Ce portrait en triptyque de Vesta rend compte d’un vécu queer, compris ici non pas comme un « fait identitaire » mais comme un ensemble de mécanismes de présentation de soi qui, dès lors qu’ils échappent à l’intelligibilité de la cis-hétéronormativité, génèrent des processus disciplinaires (Butler 2005 ; Westbrook et Schilt 2014). On y retrouve des thématiques classiques, celle de la violence des processus de disciplinarisation lors de la scolarité (Poirier et Rosenblum 2019) ou au sein de la famille, espace social de projection « des intérêts, des habiletés, et toute vie amoureuse, sexuelle, conjugale, voire parentale, sur un enfant, sur la seule base de son sexe » (Richard et Reversé 2022, 23). Il témoigne aussi de la vulnérabilité accrue des personnes queer dans les lieux d’hébergements collectifs (ODAE Romand 2022 ; Masson 2023). La disciplinarisation vise l’annihilation du corps de Vesta perçu comme transgressif, une annihilation tant physique que langagière, à travers l’imposition d’un langage binaire dans la vie quotidienne et dans les rencontres administratives.

Ces thématiques échouent pourtant à rendre compte de l’expérience générale de Vesta, et de ce qui compte pour elle. Nous délaissons le « je » narratif pour passer à une analyse collective faite par Yosef ainsi qu’Adriana et Anne, toutes deux femmes cis-. Nous revenons d’abord sur l’importance de son rire et de sa pratique artistique pour « dire » en quoi ce portrait « est queer ». Sur cette base, nous explicitons ensuite la construction du portrait comme processus de sélection et de mise en forme, à partir de nos subjectivités et de notre travail collectif. La partie s’achève sur le questionnement notre posture réflexive.

Queer mais pas que…

Vesta se présente avant tout comme une artiste. Avant que Yosef ne mentionne la binarité, Vesta n’y avait pas fait allusion pour exprimer ce qu’« elle est ». Elle avait surtout parlé de situations concrètes de violences et de discriminations liées implicitement ou explicitement à sa « visibilité » perçue comme transgressive. La couleur de ses cheveux, l’extravagance de ses robes, la hauteur de ses chaussures à plateau sont autant d’éléments qui, aux yeux des responsables du CFA, sont lus comme des provocations délibérées et intentionnelles. On retrouve l’idée selon laquelle les personnes demandant l’asile en raison de leur orientation sexuelle pourraient éviter les discriminations si elles faisaient preuve de « discrétion » – une injonction pourtant condamnée par la jurisprudence européenne5.

L’expérience de Vesta illustre le paradoxe de l’injonction sociale d’être « soi-même » : « Sois toi-même jusqu’au moment où tu mets mal à l’aise. Il y a toujours une limite, un point de rupture. Une fois que tu dépasses cette ligne, tu deviens trop et on te remet à ta place. De cette manière, l’acceptation de l’expression de soi devient conditionnelle » (Vaid-Menon 2020, 6). Les frontières normatives et invisibilisées de « se réaliser » tout en respectant le cadre imposé par un système cis-hétéro-normatif impacte les personnes queer dans toutes les facettes et les étapes de leurs existences (Baril 2017). L’expression « personne transféminine non-binaire » simplifie, appauvrit et réduit un vécu plus complexe, dans lequel l’apparence non conforme de Vesta exprime l’entièreté et la singularité de sa vie, de sa personnalité et de sa pratique artistique.

Qui portraitise

Si le portrait reflète des données empiriques, il n’en reste pas moins le résultat de processus de sélection, de réorganisation, de reconstruction au service d’une forme de cohérence narrative, d’un propos. Un propos qui est le nôtre, même si nous avons sincèrement travaillé à ce qu’il reste le plus fidèle possible à ce que nous avons perçu de Vesta à travers le récit en je de Yosef.

La présence de ce nous collectif disrupte les réflexions usuelles sur le savoir anthropologique. S’il est conçu comme dialogique et situé, la relation dont il rend compte est généralement décrite comme celle s’établissent entre le « je »6, celui de l’anthropologue, et « eux », « ses interlocuteurices » et autres « informateurices ». Ici, c’est un « elle » singulier analysé par le « nous » pluriel des auteurices (aspirant) anthropologues. Cette pluralité complique l’explicitation du point de vue. Pouvons-nous nous nous réclamer d’« un » point de vue analytique commun ? Si oui, comment le décrire ? Ou est-ce que notre analyse combine trois points de vue distincts ? Mais que se passe-t-il alors au cours de cette collectivisation ?

Le questionnement se complexifie avec l’obsolescence de la distinction entre l’anthropologue qui produit un savoir et les personnes desquelles parle ce savoir. L’appel à « décoloniser les méthodes » (Smith 1999) et à reconnaitre la légitimité des native anthropologists a trouvé des échos dans divers champs, notamment ceux des études queer (Lee et León 2019 ; Fuentes-Bernal et al. 2021). Nous avons montré ailleurs que la violence vécue par nos collègues « nous » fait quelque chose (Sepúlveda Sánchez et al. 2021). Les scènes relatées par Vesta sont certes médiatisées par son propre rire, et par la voix de Yosef ; mais elles font aussi potentiellement irruption dans le nous narratif, par les échos entre la trajectoire de Vesta et celle de Yosef.

Les personnes migrantes, et qui plus est queer, tendent à être présentées comme des « populations fragilisées et marginalisées » (Villani et al. 2015). Notre regard diffère quelque peu puisque nous considérons les ressources mobilisées face aux multiples situations d’oppressions qu’elles affrontent. Cela nous mène aussi à assumer l’incertitude liée à l’anonymité à Vesta. Etant données sa pratique artistique, sa trajectoire de requérante d’asile et son apparence déjouant les codes de la cis-hétéronormativité, il n’est pas exclu qu’on l’identifie. Nous l’assumons, parce qu’elle ne considère pas que c’est un problème. Ce qu’elle craint, ce serait de devenir une « souris grise », invisible.

Quête de réflexivité ou tokénisme ?

Dans un essai lucide et implacable, Noémi Michel relate sa quête d’intégrité intellectuelle à l’aune du tokénisme notamment présent dans les milieux académiques. Ensemble d’efforts uniquement sommaires ou symboliques pour donner l’apparence d’une égalité genrée et/ou raciale, le tokénisme désigne une mascarade sans engagement concret (Michel 2022).

Ces réflexions questionnent nos pratiques réflexives. Dans quelle mesure le « nous » narratif n’utiliserait le « je » situé de Yosef comme caution tokéniste ? La réponse ne peut être que partielle et ambivalente, car elle implique le duo des sœurs ennemies, l’intention (qui est la nôtre) et l’interprétation (qui nous échappe). Nous revendiquons pourtant la nécessité de la réflexivité pour s’affranchir d’idées réductrices, comme celle selon laquelle un « terrain de recherche » serait défini par une relation duale. Non seulement le terrain est fréquemment une « relation à trois » (Agier 2006), l’altérité elle-même n’est pas tant un duo qu’un « ménage à trois (ou plus) » (Lavanchy 2009, 75). Dépasser la série d’oppositions binaires « eux »–« nous », « insider–outsider », « anthropologue–native » permet de rendre compte plus finement de la complexité des mécanismes relationnels présents dans l’analyse anthropologique, et de ce qui trame le nous de ce texte. Il dit la nécessité de penser la recherche comme œuvre collective, par exemple à travers la notion d’« assemblage queer » (Jackman 2016) en tant que pratiques de brouillage des camps illisibles pour les pratiques étatiques de surveillance (Puar 2025, 131, in Jackman 2016, 115).

Le tokénisme conjugue utilitarisme et opportunisme, des tendances que la réflexivité peut certes recouvrir. Telle que nous la pratiquons, elle vise à ouvrir le dialogue sur le portrait de Vesta comme résultat d’une collaboration entre trois chercheureuses diversement positionné·e·s, sans survaloriser la proximité de certaines expériences de Vesta et de Yosef en termes éthiques ou méthodologiques, et sans non plus dévaloriser la portée épistémologique de recherches menées parmi des personnes appartenant à un même groupe social (Blassel et al. 2022 ; Jackman 2016). Un native anthropologist est surtout anthropologue…

Ouvertures

En considérant le portrait comme un espace de réflexion sur ce qu’il représente et sur qui représente, nous avons explicité les tensions sous-jacentes au travail anthropologique mené en équipe. Sur la base des données empiriques, notre portrait oscille entre singularité individuelle et traitement social des corps échappant à la cis-hétéronormativité. Le portrait est queer tout en échappant à une compréhension de queerness comme « identité ». La violence de la disciplinarisation accompagne la trajectoire de Vesta, en Russie comme en Suisse ; mais sa visibilité n’est pas subie, elle est revendiquée et dépassée en même temps.

La réflexion sur l’usage des pronoms comme politique traverse notre démonstration : le choix par défaut de devenir administrativement « elle » ; et le retour sur le jeu entre « moi », « nous » et « elle » alimente la réflexion sur la production du savoir anthropologique, où l’idée d’un « moi »–« eux » s’impose en dépit des articulations complexes et multiples des relations de terrain.

À chaque au revoir, Vesta et moi nous serrons dans les bras. Cela doit sûrement paraître comique : je suis si petit à côté de sa grande silhouette juchée sur ses chaussures à plateformes géantes. Je marche dans la rue et je pense que chaque personne est un puits abyssal (Mann 1980), toute tentative de rendre cette profondeur par le biais de « l’identité » échouant lamentablement à en rendre la texture.

Références

Agier, Michel. 2006. « Ce qui rend les terrains sensibles et l’anthropologie inquiète ». Terrains sensibles. Expériences actuelles de l’anthropologie : 175–89.

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Autrices

Adriana Franceschi – Titulaire d’un Master of Arts en Travail social HES-SO et d’un Bachelor of Arts de la HETS Genève ; Assistante HES au Centre de recherches sociales à la HETS Genève (HES-SO Genève).

franceschiad@outlook.com

HES-SO Genève – Haute école spécialisée de Suisse occidentale

Adriana Franceschi holds a Master of Arts in Social Work from HES-SO and a Bachelor of Arts from HETS Geneva ; she is currently HES Assistant at the Centre for Social Research at HETS Geneva (HES-SO Geneva).

franceschiad@outlook.com

University of Applied Sciences Geneva HES-SO

Anne Lavanchy Titulaire d’un doctorat en anthropologie et Professeure à la HES-SO Valais/Wallis. Ses intérêts portent sur les discriminations structurelles et leurs articulations, notamment au Chili et en Suisse, avec un accent mis sur les questions éthiques et épistémologiques.

anne.lavanchy@hevs.ch

Haute Ecole Spécialisée de Suisse Occidentale – HES-SO

Anne Lavanchy did her PhD in Anthropology and is currently Professor at HES-SO Valais/Wallis. Her interests include structural discrimination and its manifestations, particularly in Chile and Switzerland, with an emphasis on ethical and epistemological issues.

anne.lavanchy@hevs.ch

HES-SO – University of Applied Sciences and Arts Western Switzerland

Yosef Mar (Alan Kaur Mar) – Titulaire d’un Master of Cultural Studies de l’Université d’état de Saint-Pétersbourg et Titulaire d’un Master of Arts en Travail social HES-SO. Doctorant en Sciences Sociales à l’Université de Lausanne. Ses intérêts se concentrent sur la littérature, la philosophie, le théâtre, ainsi que sur la présentation de soi et les narratifs queers.

alankaur.mar@outlook.com

Yosef Mar (Alan Kaur Mar) holds a Master of Cultural Studies from Saint Petersburg State University and a Master of Arts in Social Work from HES-SO. PhD candidate in Social Sciences at the University of Lausanne. His research interests focus on literature, philosophy, and theatre, as well as self-presentation and queer narratives.

alankaur.mar@outlook.com

1

Pseudonyme.

2

Cf. projet FNS 10005667 – Challenging Binarity. A Socio-Legal Study on the Making of (Self)Identification by Swiss Law and Administration, 1000-H-240127.

3

Les centres fédéraux pour requérant·x·es d’asile (CFA) sont des lieux d’hébergement et de procédure administratives, où les demandes d’asile sont enregistrées, examinées et les personnes auditionnées, https://www. sem.admin.ch/sem/fr/home/asyl/asylverfahren/asylregionen-baz.html.

4

Nous traduisons « they » par iel. Notre article respecte le choix de Vesta de se présenter au féminin.

5

https://asile.ch/wp-content/uploads/2022/11/ODAE_LGBTIQ-_ASILE_VF.pdf.

6

Allusion bien sûr au « je » méthodologique d’Olivier de Sardan (Olivier de Sardan 2000).